Membre fantôme et schéma corporel

09/02/2021

Si vous avez subi une amputation ou si un de vos proches est dans ce cas, je vous invite à passer un moment ensemble pour aborder le syndrome du membre fantôme. Il correspond au cas d'une personne amputée chez qui les perceptions sensitives et motrices de la partie du corps disparue persistent. Certaines sensations peuvent être présentes, certains mouvements automatiques ou réflexes peuvent être vécus. 

Il faut prendre en compte deux aspects : sensitif (sensations) et moteur (mouvements).

Le mécanisme d'apparition de ce syndrome est encore peu connu. Presque tous les patients amputés connaissent le membre fantôme et environ 50 % vivent une expérience douloureuse. Il apparaît très vite après l'amputation et cela peut s'estomper progressivement grâce à la réorganisation du cerveau. La douleur peut réapparaître ultérieurement suite à un événement.

Environ 20 % des amputations sont d'origine traumatique ; les 80 % restant sont chirurgicales suite à une pathologie touchant principalement des personnes de plus de 65 ans. Les amputations congénitales sont dues à une malformation. Nous envisagerons ici les deux premières situations qui apportent une modification brutale du schéma corporel.

Le membre amputé sera remplacé par une prothèse qui permettra de retrouver une certaine fonctionnalité. Les douleurs fantômes s'atténuent souvent lorsque la prothèse est en place et active. Elles peuvent être plus vives quand on l'enlève et au repos.

Le schéma corporel

C'est la conscience que chaque individu a de son corps, au repos, en mouvement, dans l'espace, grâce aux cinq sens (sensitif), à la kinesthésie (moteur) et à la proprioception. Cette dernière nous apporte les informations provenant des muscles, des articulations et des os.

Le schéma corporel n'est pas inné mais s'acquiert progressivement, se construit et est en constante évolution. Il participe à l'élaboration de la personnalité par la coordination, l'orientation spatio-temporelle et la relation avec les autres.

La personne amputée devra construire son nouveau schéma corporel et s'approprier sa nouvelle image du corps. L'équilibre général sera perturbé en fonction de la localisation de l'amputation et de son importance. Les amputations des membres inférieurs dues à une pathologie sont les plus courantes. Elles ont un impact important sur la statique générale du corps qui se trouve modifiée.

L'image du corps est construite par le cerveau et le patient amputé perçoit son corps amoindri, parfois de manière excessive. Le rôle du sophrologue sera de ramener cette perception la plus proche possible de la réalité et de faire accepter progressivement, sans jugement, le nouveau schéma corporel. La prise de conscience et la concentration sur d'autres parties du corps est un moyen de détourner l'attention des zones douloureuses, en les englobant dans la totalité du corps.

Après une amputation d'un membre, les circuits cérébraux centraux continueraient à fonctionner en toute indépendance et créeraient des sensations illusoires.

La thérapie du miroir est une approche intéressante : un miroir est placé face au membre amputé ; le patient voit le reflet du membre et a l'impression de voir les deux. Il regarde bouger le membre qui lui reste dans le miroir.

Il s'agit de remplacer le message sensitif que le membre amputé ne peut plus envoyer au cortex cérébral, par un message visuel pour tromper le cerveau qui croit que le membre amputé fonctionne. La motivation et la concentration du patient pendant les mouvements sont primordiales.

Dans le cas des douleurs fantômes, le cerveau ne filtre plus les informations venant du corps et une fixation sur la douleur ne fait qu'accroître sa perception. On demande au patient de réaliser des mouvements symétriques, le cerveau sera conscient que le membre fantôme répond aux signaux, ce qui pourra apaiser la douleur.

Approche sophrologique

La sophrologie peut jouer un rôle intéressant en complément d'autres thérapies, en agissant sur la dimension corporelle grâce à l'écoute affinée des sensations. Ceci permettra d'accepter une nouvelle image du corps et si le patient porte une prothèse, de l'intégrer dans l'ensemble du nouveau schéma corporel.

L'objectif est d'arriver à accueillir la douleur comme un simple message du corps, en diminuant son impact émotionnel et anxiogène. Notre corps nous parle par les sensations, nous pouvons parfois l'écouter attentivement, parfois simplement l'entendre.

Exemples : 

  • Si vous entendez un bruit qui vous dérange, plus vous l'écoutez, plus sa perception sera plus forte et désagréable. Si vous focalisez votre attention sur d'autres stimuli, le bruit désagréable, toujours présent, sera mis en arrière-plan.
  • Si vous avez mal dans une région du corps qui mobilise toute votre attention, il suffit qu'une autre douleur aiguë apparaisse ailleurs dans le corps, pour « oublier » la douleur qui vous préoccupait tellement avant la nouvelle crise.

La sophrologie permettra de redécouvrir d'autres régions du corps qui sont le siège de sensations agréables, souvent occultées par la focalisation sur la douleur. Ce travail de « reglobalisation » du corps « diluera » la région douloureuse dans l'ensemble du schéma corporel. C'est un des moyens pour changer le rapport à la douleur en diminuant sa perception.

Nous pourrons agir sur : 

  • La prise de conscience du nouveau schéma corporel et l'accepter
  • L'acceptation progressive de la nouvelle image du corps
  • Modifier le rapport à la douleur
  • Donner des moyens pour gérer la douleur
  • Accompagner la rééducation motrice
  • Utiliser l'imagerie mentale sous toutes ses formes
  • Diminuer l'anxiété
  • Gérer le stress.

C'est aider à gérer la nouvelle situation à laquelle le patient n'était pas préparé, conscient qu'il vit un traumatisme physique et psychologique important.

Quelques exercices adaptés

01 - LA RESPIRATION CONSCIENTE

02 - LE DÉPLACEMENT DU NÉGATIF

Confortablement installé, portez toute votre attention sur la respiration. Observez les sensations à l'expiration et à l'inspiration. 

Variez l'amplitude, la fréquence... accueillez les différentes sensations. Concentrez-vous maintenant sur votre expiration... prenez pleinement conscience de votre vécu.

Objectif : détourner l'attention de la région douloureuse.

Dans le niveau de détente, pratiquez une inspiration profonde, retenez l'air, contractez tous les muscles... Expirez lentement, longtemps avec l'intention de mettre dehors tout ce que vous souhaitez évacuer... Tout en relâchant les muscles.

Vous pouvez répéter cette respiration, en variant l'intensité des contractions musculaires. Vous pouvez également réaliser ce déplacement du négatif région par région et ensuite terminer par la tension de tout le corps.

Objectif : « expirer » la douleur en mettant toutes les tensions à l'extérieur.

03 - SUBSTITUTION SENSORIELLE

04 - IMAGERIE MENTALE POUR RENFORCER LA THÉRAPIE DU MIROIR

Dans la détente, soyez attentif à une sensation spontanément vécue... Vous pouvez la changer en une autre agréable, qui n'est pas nécessairement son contraire. Si vous ressentez une certaine pesanteur, vous pouvez la changer par exemple en chaleur ou toute autre sensation.

Pour réaliser cette substitution sensorielle, vous pouvez utiliser les moyens qui semblent appropriés au moment de l'exercice.

L'utilisation d'images : utiliser une sensation agréable vécue dans une autre partie du corps et l'activer là où vous le souhaitez... À vous de découvrir... Peut-être une image associée à la sensation agréable.

Objectif : changer la sensation douloureuse en une autre plus agréable.

Mettez-vous face au miroir, dans la détente, et effectuez des mouvements, regardez les mouvements que vous exécutez.

Ensuite revivez mentalement le même exercice en visualisant, en « regardant » les mouvements de vos membres comme vous les avez vus auparavant.

L'étape suivante : réalisez l'exercice uniquement en imagerie mentale, en visualisation externe, en imaginant l'image réfléchie de vos membres, comme si le miroir était devant vous.

Objectif : pouvoir se voir de l'extérieur, indépendamment du miroir, devenir autonome pour réaliser l'exercice.

05 - IMAGERIE MOTRICE

06 - RELAXATION DYNAMIQUE DE CAYCEDO 1er DEGRÉ

En relaxation, vous imaginez que vous réalisez un mouvement simple de votre programme de rééducation, en vivant toutes les sensations dans tout le corps. Avec ou sans la prothèse.

Ensuite pour pouvez aborder des gestes, des actions de la vie quotidienne.

Objectif : rendre la rééducation plus efficace grâce à l'imagerie motrice. Les mêmes zones cérébrales sont activées que lors du mouvement réel.

En position debout, détendu, les yeux ouverts, vous prenez progressivement conscience de votre équilibre, de ses modifications... Lorsque vous êtes en accord avec lui, vous pouvez fermer les yeux et découvrir les nouvelles perceptions de votre équilibre...

Répétez ce petit jeu plusieurs fois, en allongeant les séquences en fonction de votre bien-être du moment. Après réalisez un mouvement avec un bras, concentré sur les sensations ainsi que sur la récupération qui suit et les sensations induites par l'exercice. Idem avec l'autre bras, ou moignon... Réalisez la même chose des deux côtés simultanément. Idem avec les membres inférieurs... Pendant chaque mouvement vous êtes attentif aux modifications de l'équilibre.

Objectif : reprendre confiance dans l'équilibre, intégrer le membre amputé et la prothèse dans le schéma corporel.

07 - IMAGINER LES SENSATIONS DE LA PROTHÈSE

08 - L'« INTÉGRALE »

Comme dit précédemment les douleurs sont souvent moins fortes quand le patient est appareillé.

Détendu, retrouvez, vivez toutes les sensations du contact de la prothèse, comme si elle était placée. Utilisez tous les exercices d'imagerie mentale déjà effectués...

Objectif : calmer les douleurs en retrouvant les sensations avec le port de la prothèse

Combinez plusieurs exercices déjà entraînés, choisissez ceux qui vous conviennent et découvrez d'autres effets vécus par l'assemblage de différentes techniques.

Objectif : arriver à créer la séance qui vous convient et vous appartient.

Conclusion

Ces quelques exercices proposés en appellent d'autres. À vous de laisser libre court à votre imagination et à votre créativité.

L'accompagnement d'un sophrologue vous ouvrira d'autres pistes que vous pourrez explorer et développer en toute autonomie.

La sophrologie est une aide précieuse mais ne remplace pas les traitements classiques. Elle est complémentaire et peut accroître leur efficacité.


Extraits de la revue "Sophrologie n°9"  

par Eric Médaets, kinésithérapeute du sport, sophrologue, entraîneur mental de sportifs de haut niveau, formateur à l'École belge de sophrologie fondamentale et de relaxation (EBSFR), membre titulaire de la Société belge de sophrologie et de relaxation (SBSR).